samedi 6 février 2016

#29 - Des gros poissons et petites mares, ou : Ballade d'une gloire locale.

Salut à toi, le semi-pro, la gloire locale, le gros poisson dans une petite mare.

Il y a dix ans, peut-être quinze maintenant, tu avais avec des copains à toi un groupe de “musiques actuelles amplifiées” comme on dit dans le milieu. Ça a du commencer comme tous les autres : dans un garage ou un local de répétition pas terrible. Bien sûr, vous n'aviez pas encore atteint le top de la maîtrise de vos instruments (et à vrai dire, qui l'atteint jamais ?), mais bon vous aviez de la fougue et l'envie de faire votre musique. Un truc qui n'appartienne qu'à vous.

Alors vous vous êtes sortis les doigts. Vous avez fait comme tout le monde : vous avez enregistré une démo, et puis, à force de travail et d'opportunité, un album. Et vous avez joué, un peu partout dans ta ville. Tout le temps. C'est bien simple : vous étiez partout, dans tous les bars, dans tous les concerts. Quand ce n'était pas pour y jouer, à souvent faire la première partie de groupes internationaux (car vous n'avez jamais eu honte de faire usage de vos connections), vous étiez dans le public. Et pendant un temps ça a bien marché.

De fil en aiguille, vous avez fini par vous faire une petite réputation au delà des frontières de votre ville. Vous avez sillonné le pays, dans tout ce qu'il compte comme salle de concert de taille moyenne, de festivals de “musique amplifiée”. Pendant un temps ça a pas mal marché : vous étiez toute une petite bande de groupes à jouer dans votre style et il y a fini par avoir une petite effervescence Vous faisiez partie de la “nouvelle génération”, le “renouveau” annoncé. C'était le truc du moment, alors vous étiez très actifs sur Myspace. Vous avez eu de la chance et vous y avez cru, et vous avez donné ce que vous aviez à donner. Vous avez même enregistré un DVD en concert, pour montrer à tous les gens chez vous ce que vous valez.

Et puis, comme souvent, vous vous êtes séparés. Ou pardon : le groupe a décidé de faire une pause pour explorer d'autres horizons. C'est toujours comme ça : tu crois que tu tiens le bon bout, et puis ça part en sucette, que ce soit pour différent artistique, ou bêtement des histoires de fric et de cul. Ou alors juste qu'après une dizaine d'année collé aux mêmes personnes, à subir leurs ronflements dans un camion, tu peux plus les blairer. C'est la vie.

Du coup, pendant quelques années tu as fait autre chose. Tu as enfin pu te consacrer à cette passion pour le hip-hop, l'electro ou la chanson française que tu n'avais jamais eu le temps d'explorer avant. Mais, malgré tous tes efforts, aucun de tes projets n'a été couronné du même succès que celui du groupe. Pourtant, tu y croyais vraiment. Des années avant, tu avais Myspace ; maintenant tu es très actifs sur les réseaux sociaux. Tu as toujours une petite notoriété dans ta ville. Les gens savent qui tu es. Sur Facebook, ou Twitter, on te suit. On te donne du crédit. Ton avis a du poids, et tu ne te prives pas de le donner. Tu t'occupes, mais il faut bien dire que tu t'ennuies, au fond.

Alors quand, enfin, surgit l'idée de se reformer, tu es tout jouasse. Bien sûr, cela demande de ranger une partie de son ego, mais après tout, c'est ce que tu attendez depuis bien longtemps. Vous y allez doucement : vous trouvez une occasion quelconque, et vous annoncez que vous allez faire une date unique, juste pour marquer le coup. Personne, ni toi ni ton public n'est dupe. Très vite, d'autres dates et même une petite tournée sont annoncées. Il va s'en dire que l'affluence est au rendez-vous.
Vous êtes très rompus aux techniques de communication façon années 2010 : un petit jeu sur Facebook par-ci, un petit compte Instagram par là, des T-shirt en vente avec des lettrages rigolo. Bien sûr, durant vos années d'activité, tu as pris soin de cultiver ton réseau, de garder les contacts que tu avais acquis et tu es de nouveau invité dans les festivals de musique actuelle amplifiée, et ton public est pris d'une certaine ferveur.
Car pendant le temps de votre hiatus, il s'est passé quelque chose de formidable : ton public a vieilli avec toi, et tous ces étudiants fougueux qui te suivaient à l'époque sont devenus des trentenaires à casquette de skateboard. Ils ont nostalgiques. Te revoir leur rappelle l'époque où ils pouvaient boire plus, s'amuser sans conséquence. Ta musique, dont le contenu importe finalement peu dans l'histoire, est devenue une fichue madeleine, et tous mordent à pleines dents dedans.
Même si tu as perdu tes cheveux, ça marche et ça marche même vachement bien.

Jusque là, cette histoire est très anecdotique, et assez inoffensive.

Seulement, il y a peu de temps, il est venu au groupe une idée saugrenue : ressortir ton premier album, celui de ta prime jeunesse. Celui où tu avais tout donné déjà.. Seulement peut-être que le label qui vous avait signé à la grande époque vous a lâche, ou peut-être simplement qu'il n'éprouve pas d'intérêt à ressortir ce disque dont il n'avait déjà pas vendu beaucoup d'exemplaires à l'époque. Seulement éditer un disque, même un disque qui existe déjà, cela demande beaucoup d'argent et cet argent, le groupe ne l'a pas.

Vous avez donc décidé de faire comme tout le monde en 2016 : vous avez lancé une souscription sur un site de financement participatif. L'album étant déjà enregistré depuis bien longtemps, l'argent ne servira qu'à payer la partie chiante de la musique : les droits d'édition, un re-mastering (ce qui te donnera l'occasion d'écraser la dynamique de ta musique pour faire comme les groupes américains que tu aimes tant), le pressage de disques vinyles 33 tours (puisque tu n'es pas un groupe sérieux en 2016 si tu ne presses pas un vinyle pour que tous tes fans puissent le ranger dans leur étagère carrée suédoise), et tant qu'à faire carrément la promotion de la chose dans divers organes de presses et sur les espaces d'affichage public de ta ville. Soit. C'est déjà pas follement intéressant, mais soit.

Là où le bât blesse et ça commence à craindre, c'est que cet argent doit aussi, d'après votre site, à payer l'enregistrement d'un nouveau morceau (pour la modeste somme de mille euros) ainsi que la réalisation d'un clip vidéo pour le dit morceau (vidéo à la valeur estimée de cinq mille euros). Et je m'interroge : ton morceau doit être un sacré tube, une oeuvre destinée à marquer l'histoire de la musique, pour que tu l'estimes à cette somme, non ? Et avec les cinq mille euros que vous souhaitez consacrer à la réalisation d'une vidéo promotionnelle qui tournera deux jours sur les réseaux sociaux avant de finir oubliée sur Youtube comme toutes les autres, ne seraient-ils pas mieux employés à l'écriture de, disons, cinq autres morceaux (puisque selon votre échelle de prix, un morceau vaut mille euros ce qui, même si le titre en question s'avère une composition fleuve propre à rivaliser avec The Odyssey de Symphony X fait tout de même cher la minute) ? Six morceaux, ça fait un chouette petit EP à coller à ta ré-édition pour lui donner un semblant d'attrait, non ?

Peut-être tout cet argent serait-il mieux consacré à l'écriture et la publication d'un tout nouvel album de cette musique qui t'habite, te fait vibrer, et à laquelle vous consacrez la majorité de votre énergie et de vos ambitions professionnelles ? Quitte à court-circuiter ainsi les circuits habituels d'édition et de distribution musicale (je serais bien malhonnête de vous le reprocher), autant en profiter pour apporter une nouvelle pierre, une vraie, à l'édifice de votre création musicale ? Ou peut-être qu'au fond vous n'avez plus vraiment envie. Peut-être que, comme beaucoup de vos idoles, vous allez sur scène comme on va pointer. Cachetonnerez-vous ? Au risque de me répéter : je m'interroge.

Chère gloire locale, cher gros poisson, j'en connais des groupes qui feraient trois albums avec ces sommes. Certes, la musique est un business, et tu aspires à en vivre. Tu me traiteras d'idéaliste, mais il me semble que ton énergie serait mieux employée à composer la musique qui te fait vivre qu'à racler l'argent de ceux qui, au fond, te payent déjà, même si je ne doute pas que ta souscription sera une réussite car, ainsi va le monde. Tu me pardonneras, chère gloire, si je me permets de terminer par une formule, un trait d'esprit de moins de cent cinquante caractères comme c'est devenu l'usage, mais je n'y résiste pas.

Peut-être qu'à force de prendre ton public pour des glands, il ne faut pas t'étonner si ton affaire, telle une maison de retraite, sent la pisse.






lundi 11 janvier 2016

#28 - Devin Townsend : la presque-totale.



Qui est Devin Townsend ?
Pourquoi est-il un des musiciens les plus précieux de notre époque ?
Bordel de merde, c'est quoi ton délire avec ce mec ?

Autant de questions que je me pose ou qu'on me pose. Souvent, lorsque je l'évoque, au détour d'une conversation, la personne me répond n'avoir jamais entendu parler de la personne. On parle quand même d'un mec qui a rempli à ras bord de Royal Albert Hall cette année, sans support de major. On parle d'un mec qui tourne à travers le monde depuis vingt-cinq ans, qui a joué avec Steve Vai et joué l'invité sur un nombre trop élevé d'albums pour que je les décompte tous ici.

Devin Townsend est un musicien précieux. Il ne se pose pas de limites et suit envers et contre tout son inspiration. Chaque album représente une idée, et il est presque possible de retracer une biographie de l'homme à travers sa musique. Son oeuvre est un “courant de conscience”, semblant sauter d'une idée à l'autre, tout en gardant les même fondamentaux. Un morceau de Devin Townsend est reconnaissable. Quasiment immédiatement.

Devin Townsend a écrit certains des plus belles pièces de musique produites depuis les années 90, faisant la nique à toute mode, tout courant.

Alors voilà, un article long et qui tentera d'apporter ma perspective sur la carrière du bonhomme, par ordre chronologique. Si vous ne connaissez pas l'homme, peut-être vous donnera-t-il envie de le découvrir. 





1993 : Vai – Sex & Religion



L'album de la découverte.
Au début des années 1990, Steve Vai décide comme cela arrive parfois de monter un groupe, un vrai, pour enregistrer un album avec lui. Sex & Religion est seulement son deuxième album et l'idée est de se démarquer le plus possible du précédent, Passion & Warfare.
L'expérience tournera court. On imagine aisément les difficultés de Vai à laisser assez de liberté à ses musiciens dans l'écriture de sa musique. Le line-up de l'album ne tiendra pas, et la tournée subséquente se déroulera sans la majorité de ceux ayant participé à l'enregistrement. A une exception, qui fait une apparition remarquable à la télévision.



Devin Townsend, 19 ans. Sourcils rasés, tatouages apparents sous son short et son sweat-shirt, fait figure d'anomalie au milieu de la bande de Vai, flamboyants et carrément glam. C'est un petit gobelin chauve et anachronique. L'agressivité de son chant semble presque déplacée, et le contraste produit place le disque à part dans la discographie du guitar hero. Jamais plus il ne prendra le risque de laisser d'autres que lui intervenir aussi loin dans sa musique.



L'album est sans conteste un album de Steve Vai, avec néanmoins l'intention d'écrire des chansons et de mettre ses performances de guitariste un tout petit peu plus en retrait qu'auparavant et plus tard. Si l'expérience est formatrice pour Devin, il l'interrompra vite après la tournée. “Je devenais le produit de l'imagination de quelqu'un d'autre, et cela interférait avec ma propre personnalité.” Aussi le canadien décide mettre la priorité sur ses propres projets, en dépit du succès commercial que pouvait promettre une plus longue collaboration avec Steve Vai.

1995 – Strapping Youg Lad - Heavy as a Really Heavy Thing



A la suite de la tournée de Vai, Devin Townsend en a assez de “faire la pute musicale”. Il signe alors un contrat pour cinq disques avec le label Century Media, qui marquera le début d'une longue et parfois conflictuelle collaboration. En 1995 sort le premier album de son nouveau projet, qui sera celui pour lequel il sera connu pendant la majorité des années 2000 : Strapping Young Lad.



Si Heavy as a Really Heavy Thing est l'acte de naissance officiel du groupe, il n'est pas pour autant le réel début du groupe. Devin enregistre en effet la quasi totalité des instruments, et la batterie est souvent remplacée par une boîte à rythme. Cet album, court et brutal, fait en quelque sorte office de brouillon pour celui qui viendra après et sera le coup de départ de la carrière de Townsend pour de bon.

Néanmoins, on y distingue déjà ce qui fera le son si distinct de SYL : une violence jusqu'au-bout-iste, influencée par la musique industrielle du moment, mais jamais dénuée de mélodie. Cependant, comme je le disais plus haut, le meilleur est encore à venir.



1996 : Punky Brüster – Cooked on Phonics



Plus de dix ans avant l'apparition d'un certain alien transdimensionnel, Punky Brüster est la première incursion de Devin Townsend dans le domaine du concept album narratif.



Ecrit sur un ton franchement satirique, Cooked on Phonics raconte l'histoire d'un groupe de death metal polonais vendant son âme pour devenir un groupe de punk commercial. L'album est peu connu, et franchement introuvable par des moyens légaux (quoique des exemplaires surgissent ça et là de temps en temps sur des sites de vente en ligne).

Punky Brüster est une parenthèse dédiée à l'exploration d'un genre particulier, et cette attitude préfigure la méthode qui sera celle de Devin plus tard : choisir une émotion, un sentiment particulier et l'explorer jusqu'au bout. C'est un album de punk d'un bout à l'autre, entrecoupé d'interludes narratifs drôles et acerbes. La transformation du groupe sera complète à la fin de l'album, quand ils jouent une ballade sirupeuse à l'occasion d'une cérémonie de remise de prix très inspirée de celles que l'on peut encore trouver sur les chaînes musicales du câble.



En 2011, lors d'une série de concerts à Londres que j'évoquerai plus loin, Devin en rejouera quelques morceaux en n'oubliant pas d'annoncer avant qu'il ne connaît plus les paroles. Excellent album de punk, aussi marrant qu'un album de NoFX, Punky Brüster est une étape indispensable dans la compréhension de la méthode Townsend et d'une des composantes les plus importantes de sa carrière : l'humour.

1997 : Strapping Young Lad – City



En 1997, Devin Townsend déménage à Los Angeles et, alors qu'il dort sur canapé d'amis, il compose deux albums. L'un deux est City.



J'en ai déjà longuement parlé ici (http://disqueraye.blogspot.fr/2012/07/11-promenade-en-ville.html), aussi je ne m'étendrai pas à nouveau. Cet album est la véritable naissance de Strapping Young Lad. Devin recrute un véritable line-up : Jed Simon, déjà présent sporadiquement sur le précédent disque, Byron Stroud à la basse et surtout Gene Hoglan à la batterie qui, s'il n'a pas encore joué avec Fear Factory, n'en est pas à son coup d'essai, lui qui sort de deux disques avec Death. Ainsi constitué, le groupe partira en tournée à travers le monde. De cette tournée il reste un témoignage vidéo assez parlant pour se faire une idée de l'ambiance de l'époque : le groupe joue devant de petites salles peu remplies, et le public peine à comprendre ce qui lui arrive. Considérant toujours le projet comme une sorte de parodie qui manquera finalement de le dévorer, Devin y fait montre de sa légendaire agressivité.



City est un rouleau compresseur, une division de panzer, un tremblement de terre. Si Paranoïd est la naissance du heavy metal en 1971, City en est l'aboutissement ultime. Après ce disque, le metal sera mort et ne se relèvera jamais. Équilibre parfait entre mélodie et violence ultime, City enterre tout le monde.



1997 : Ocean Machine - Biomech



Ecrit en même temps que City, Biomech (puisque c'est le titre de l'album, publié tout d'abord sous le nom de Ocean Machine, avant que le patronyme Townsend n'y soit plus tard appliqué) en est, sinon l'exact opposé, tout au moins le revers de la pièce.



Enregistré une première fois en 1995, et re-enregistré entièrement en 1996, Ocean Machine porte extrêmement bien son nom. C'est la première expression de la dychotomie qui traversa tant d'années de la carrière du canadien, qui réalise avec ces deux disques le grand écart entre violence la plus absolue et contemplation totale. Les chant religieux sur Voices in the Fan font écho en contrepoint aux choeurs virils qui parcourent l'oeuvre de SYL. “C'est la musique vraiment proche de moi” dira l'homme lui-même.

Le thème de l'océan sera évoqué tout au long du disque, si ce n'est de manière de directe (l'inaugural Seventh Wave), mais explicitement dans le son qui deviendra la signature de Townsend : une réverbération langoureuse, colorant tout de la voix aux guitares rythmiques, dans la volonté que “les notes passées influences les notes qui viennent après”.



Biomech est un album exigeant (mais quel album de Townsend ne l'est pas ?), articulé en deux parties majeures : celle qui va de Seventh Wave à Hide Nowhere, et celle qui reprend de Regulator au merveilleux The Death of Music, morceau minimaliste construit sur une montée en puissance incroyable et qui sera joué pour la première fois en concert en 2015, dix-huit ans plus tard.



La ballade Things Beyond Things, une “chanson d'amour de lycéen” clôture l'album dans l'intimité. L'oeuvre de Townsend est parsemée de chansons d'amour et de rupture, qu'il me plaît de croire toutes adressée à la même personne : sa femme Tracy Turner.

1998 : Devin Townsend – Infinity




En 1998 sort l'album blanc. Nu sur la pochette, le cheveu fou et le sourire forcé, c'est un Devin Townsend visiblement exténué qui nous accueille dans Infinity.



Fin 1997, la santé mentale de l'homme se dégrade. “Je commençais à voir les êtres humains comme de petits êtres solitaires, faits d'eau et de viande rose (…) : des formes de vies poussant l'air à travers eux et produisant des bruits que les autres morceaux de viande semblaient comprendre”. Il se rend dans un hôpital psychiatrique et est diagnostiqué comme bi-polaire. Fort de cet idée, il commence à comprendre les deux aspects “qui ont donné naissance aux deux extrêmes : City et Biomech”. Quand il sort de l'institution, il décide de s'atteler à un troisième album qui en serait le parent.

Il retourne en studio accompagné par Gene Hoglan. L'album, le fruit d'une consommation intensive de drogues psychédéliques comme le LSD, est une plongée progressive dans un esprit en détérioration. S'il commence comme une suite de Ocean Machine (Truth, Christeen), il bascule assez vite dans l'étrange (le boogie électrique Bad Devil) pour plonger dans la folie la plus totale avec Ants que les mots sont trop faibles pour décrire.



Après la valse Colonial Boy, et les magnifiques et plants Life is All Dynamics et Unity (l'un ne va pas sans l'autre), l'album se termine à nouveau dans le bizarre par Noisy Pink Bubbles.

C'est à cette époque que le nom Devin Townsend commencera à désigner tous les projets solos de l'homme. En tournée, les musiciens commenceront à jouer deux sets différents : un sous le nom de Devin Townsend Band et l'autre sous celui de Strapping Young Lad. A plusieurs reprises, il déclarera Infinity comme un de ses travaux préférés à travers sa carrière.



2000 : Devin Townsend – Physicist




Entre l'anée 1999 et l'année 2000, Devin Townsend travaille avec Jason Newsted, alors bassiste de Metallica, sur un projet nommé IR8 (la démo est disponible sur Youtube, allez-y, ça n'a pas vraiment d'intérêt). Content de la chose, ils comptent se lancer dans l'écriture d'un projet appelé “Fizzicist”.
Cependant, les choses tournent court lorsque James Hetfield l'apprend. C'est le début d'une chaîne d'évènement qui conduira au départ de Newsted de Metallica.

Devin se lance alors quand même dans l'écriture de l'album, appelé finalement Physicist (sans les fautes, donc). L'album sera enregistré par l'intégralité de Strapping Young Lad, mais sorti sous le nom de Devin Townsend.



Et en effet, il s'agit de l'album solo qui se rapproche le plus du style de Strapping Young Lad, quand jusque là les deux univers étaient séparés. La tonalité est cependant nettement plus positive et spirituelle (le premier morceau s'appelle tout de même Namaste).

Ni Devin Townsend ni les autres membres du groupe ne cacheront leur insatisfaction avec le mixage de l'album, et s'il généralement considéré comme un des moins bons albums de l'homme, il recèle tout de même de bons morceaux, comme le fabuleux Kingdom, qui sera carrément re-enregistré sur un album ultérieur. La version originale possède néanmoins une urgence toute particulière.



2001 : Devin Townsend – Terria



Insatisfait de Physicist et de sa réception, Townsend se lance alors dans l'écriture d'un album plus personnel. Inspiré par un trajet à travers son Canada natal, il pose les bases d'un album qui serait un “courant de conscience très illustré”, une manière de rendre hommage à son pays et ses paysages. Il sera à nouveau accompagné à la batterie par Gene Hoglan dont ce sera la dernière apparition au côté de Devin en solo.



Terria sera donc un album horizontal et atmosphérique, extrêment marqué par la notion de paysage et où l'intime rencontre le monde qui l'entoure. Earth Day est à ce titre la chanson la plus marquante, avec son refrain étrange, qui nous intime de recycler, avec ironie ou non.
Deep Peace est une ballade, interrompue pendant plusieurs minutes par un des soli les plus beaux et sensibles de l'homme, qui se prête finalement peu à l'exercice.



Vert, aérien, Terria est une parfaite synthèse de la première partie de carrière solo de Devin Townsend. La suite verra le retour de Strapping Young Lad ainsi que la formation d'un groupe nouveau. Terria est un album à écouter le dimanche après-midi, lorsqu'il pleut mollement, baignant dans une mélancolie discrète percée de moments d'exultation, comme The Fluke.



2003 : Strapping Young Lad – s/t




Fin 2001 est annoncée la reprise des activités pour Strapping Young Lad, en hiatus depuis de nombreuses années, passées à explorer sa carrière solo. Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui feront rejaillir l'énergie. Le mot d'ordre : “Si le monde est sur le point d'exploser, écrivons la bande son pour ça.”



Pour la première fois, le canadien laisse en partie les clefs de la composition à ses musiciens. Ainsi cet album est peut-être celui qui se rapproche le plus d'un album de metal “traditionnel” de la carrière de Devin Townsend, s'il n'y avait pas la méthode townsendienne d'un mur de son très reconnaissable et la présence très marquée de synthétiseurs.
Pris par un autre projet solo, Devin laisse Jed Simon enregistrer la grande majorité des guitares rythmiques. Relativement dénué de l'humour et du second degré qui perméait des deux premiers disques, l'album est néanmoins bien reçu par la critique même si Townsend s'en éloignera assez vite.



Le morceau le plus intéressant de l'album est certainement ce Force Fed réminiscent de City, au sonorités très mécaniques, au riffs bondissant et au refrain aérien, refrain que l'on retrouve décliné sous diverses formes à travers la totalité du disque.
SYL est un album noir et angoissé et, chose assez inhabituelle jusque là, quasiment dénuée de percée de lumière et de touche d'espoir que l'on retrouve pratiquement toujours dans les disques du canadien. Cela en fait un disque assez uniforme et difficilement digeste malgré sa (comparativement) courte durée. S'il peine à se hisser à la hauteur de City, il est surtout un nouveau point de départ dans la carrière du groupe qui atteindra de nouveaux sommets par la suite. Le disque aura également souffert de l'attention divisée du canadien.

2003 : The Devin Townsend Band – Accelerated Evolution




Lors de la préparation de l'album SYL, Devin Townsend s'attelle en parallèle à la constitution d'un groupe à part entière dédié à sa carrière solo. Accelerated Evolution est le premier disque de cette formation, sobrement nommée le Devin Townsend Band. Celui-ci est constitué de Brian “Beav” Waddell à la guitare, Ryan Van Poederooyen à la batterie ainsi que des frères Mike et Dave Young, tenant respectivement la basse et les claviers. A partir de ce moment, les deux groupes tourneront séparément, défendant chacun un aspect de la discographie.



Accelerated Evolution est un album sensiblement plus mélodique que les derniers disques solo de l'homme. Si le groupe est maintenant structuré autour d'un personnel stable (qui restera sensiblement le même jusqu'à aujourd'hui), le disque est également constitué de chansons aux structures plus conventionnelles, qui rappelle plus la première moitié d'Ocean Machine que les efforts solo suivants, bien loin de la frénésie de Infinity, par exemple

Le disque, enregistré avec des musiciens moins expérimentés et issu d'expériences différentes de celles des membres de Strapping Young Lad, marque une démarcation nette dans la discographie de Townsend. C'est un nouveau départ et après une entame plutôt aggressive (Depth Charge, Random Analysis), l'album plonge dans une mélancolie profonde (l'exceptionnel Suicide, le fabuleux Deadhead), pour terminer en lumière avec le quasi punk-pop Slow Me Down.



Accelerated Evolution (nommé ainsi en référence au court laps de temps dévoué à sa création et à la mise en place du line-up y officiant) est l'acte fondateur de la deuxième partie de carrière de Devin Townsend et pose d'ors et déjà les bases et les clés musicales de la majorité des disques qui suivront. Un indispensable un peu facilement oublié entre les albums les plus flamboyants de l'homme.



2004 : Strapping Young Lad – Alien




“Une impénétrable masse de technicité”. C'est ainsi que Devin Townsend décrit Alien, le quatrième album de Strapping Young Lad. Alien est la preuve indéniable de l'impact direct de la vie personnelle de l'homme sur sa production musicale.



Le thème de la responsabilité et la paternité traverse le disque d'un bout à l'autre. Lors de la composition et de l'enregistrement du disque, Devin Townsend cesse volontairement de prendre les médicaments prescrits pour sa bi-polarité. ”Je pense que, en tant qu'artiste et afin d'atteindre le niveau supérieur, je ressens le besoin d'explorer des choses et parfois l'exploration mène en des endroits un peu fous. Et Alien n'était pas une exception”. Malheureusement, cet arrêt de prise aura pour conséquence une prise de drogue encore plus importante (comme c'est visible dans le making of de Alien, où le bonhomme a l'air pour le moins ailleurs).



Si City était un album en colère, aux confins de la rage, Alien démontre à travers ses compositions d'une rare violence une angoisse plus noire et plus intime. Le morceau Love? sera la vitrine du disque : c'est en effet le morceau le plus accessible du disque, dont la structure est la plus familière et les mélodies les plus lisibles. City était bref et intense, Alien est long et éprouvant.
Tous les éléments sont réunis : l'art du contre-chant de Townsend est poussé à son paroxysme, mélangeant cris, hurlements, grognements rappelant le death metal, choeurs féminins (sur Shine notamment). Alien est dépressif, éprouvant, mais retrouve ce qui faisait défaut à l'album éponyme et qui était pourtant une des raisons principales de la réussite de City: l'équilibre et le contraste entre le brutalité du propos et le raffinement des accroches mélodiques.

Le bref Two Weeks est la seule respiration avant le final Zen et la replongée expérimentale dans le vide qu'est Info Dump. Comme Infinity en son temps, Alien est l'oeuvre d'un homme poussé aux extrèmes limites de sa santé mentale. Comme souvent chez l'homme, un disque suscitera en réponse son exact opposé.



2006 : The Devin Townsend Band - Synchestra




Cette réponse prendra le forme de Synchestra, et c'est encore plus clair au vu de son titre originel Human. Synchestra est “en gros un album qui parle de redescendre sur terre après avoir été dans l'espace pendant un moment avec Alien.” Et en effet les deux albums partagent des similitudes : lignes mélodiques, extraits de textes. Cette pratique de réutilisation, re-interprétation est une constante dans la carrière de l'homme (qui fera du re-enregistrement de morceaux une habitude).



Et qu'y-a-t-il de plus contraire à Alien que de voir Devin Townsend déguisé en diable avec un collant rouge, jouer devant un cimetière en fond vert ?

Le dernier album sorti sous le nom de Devin Townsend Band, Synchestra est des (seulement) deux le plus divers et le plus libre. C'est bien simple tout s'y mélange : de la polka (Vampira et son introduction sobrement intitulée Vampolka), de la country et la guitare de Steve Vai en invité sur Triumph, des morceaux d'atmosphères réminiscentes de Terria (Mental Tan, Sunset), du rock'n'roll (la piste cachée Sunshine and Happiness) ou encore des cavalcades à la Led Zeppelin (Notes From Africa)



Synchestra est un album d'été, lumineux et gracieux. Heureux sans jamais manquer de substance, Synchestra est une bonne conclusion pour la courte carrière du Devin Townsend Band, carrière qui ne reprendra que trois années plus tard.

2006 : Strapping Young Lad – The New Black




C'est en 2006 que la carrière discographique de Strapping Young Lad atteint son terme avec The New Black. Des cinq disques de SYL, c'est le plus mélodique et celui qui porte de manière la plus transparente l'influence du heavy metal.



Plus que tous les autres, The New Black est ouvertement parodique. C'est ce disque et la (courte) tournée qui suivit qui marqua le point où le personnage de Devin Townsend se confond avec la personne. L'image d'épinal de Devin Townsend n'est jamais mieux représentée que dans les témoignages vidéos de cette période : excessif, humour agressif, dreadlocks pendant d'un crâne déjà chauve et bouc.



Diverses raisons auront poussé Townsend à mettre fin aux activités de Strapping Young Lad, certaines plus personnelles que d'autres (la naissance de son enfant et les responsabilités qui ensuivent, notamment) mais elles se résument toutes à une seule : “Je n'avais juste plus envie de le faire”.
The New Black est donc un suicide musical, niant toute volonté d'appartenance au monde du Metal avec un grand M. C'est sur ce disque qu'apparaît enfin la version studio de Far Beyond Metal, sorte d'ôde parodique à Judas Priest et pierre angulaire des prestations live du groupe depuis longtemps. Il s'agit de régler ses comptes avec la critique et le public avec You Suck et Fucker.

Paradoxalement c'est sur cet album que figure une des plus belles chansons d'amour de l'homme, le poignant (et incroyablement technique) Almost Again. C'est en fade out que se termine le morceau titre, atonal et pachydermique. La fin de Strapping Young Lad est la deuxième césure dans la carrière de Devin Townsend, et c'est une fin qu'une partie de son public ne cessera de lui reprocher. Almost again, deux mots qui exprime bien l'état d'esprit créatif du bonhomme, le fluc constant de sa production et son perfectionnisme. Presque, encore.



2007 : Devin Townsend – Ziltoïd the Omniscient



“Epuisé par les voyages, les tournées et l'autopromotion”, Devin Townscend décide de prendre une pause. Il met donc fin à Strapping Young Lad et se livre à l'enregistrement de quelques albums pour d'autres groupes (avec Soilwork notamment). L'expérience ne sera pas concluante pour lui.



C'est seul dans son home studio, équipé d'une des premières versions du Drumkit from Hell de Fredrik Thordendal (de Meshuggah, le groupe qui utilise ses guitares comme des accessoires de batterie) qu'il écrit, compose et enregistre seul Ziltoïd the Omniscient, album concept de space opera racontant l'arrivée sur Terre d'un envahisseur transdimensionnel et guitar hero à la recherche de l'ultime tasse de café, le carburant nécessaire à la poursuite de son voyage.



Ziltoïd est un album solo “vraiment solo”. “Il n'y avait personne autour de moi. Pendant quatre mois, j'ai travaillé complètement seul. J'ai enregistré chacune des pistes instrumentales et programmé toutes les batteries. J'étais ingénieur du son et producteur et j'ai mixé chacune des notes dans mon placard avec le minimum de matériel. Je voulais me prouver que je pouvais le faire tout seul.”

Ziltoïd est donc un album thérapeutique qui renoue en quelque sorte avec l'esprit de Punky Bruster : une histoire qui se suit à travers le disque (bien qu'elle soit difficilement compréhensible, il faut le reconnaître, surtout dans la deuxième moitié du disque) et une forte présence de narrations clamées. C'est un disque long et alambiqué, là où Punky Bruster était un exercice de concision. Résolument metal, les morceaux s'étirent parfois jusqu'à la dizaine de minutes, et le second degré n'y empêche jamais l'émotion.



2009-2011 : The Devin Townsend Project – Ki/Addicted/Deconstruction/Ghost







Ayant cessé de prendre de la drogue et de boire de l'alcool, Devin Townsend se trouve confronté à la difficulté de créer sans. On pourra disserter sur les mérites des stupéfiants pour la fibre créatrice (je n'en suis pas un grand partisan), mais ils doivent pouvoir faire partie d'un processus. La difficulté est donc de recréer un processus.

C'est donc tout naturellement qu'il se lance dans une tentative de définition de son identité musicale nouvelle, par le biais de quatre disques différents, composés en même temps mais destinés à représenter quatre facettes de sa persona. J'ai déjà assez longuement évoqué ces quatre albums dans un article antérieur (http://disqueraye.blogspot.fr/2012/01/7-laddiction-au-demontage-de-kiki.html), aussi ne m'étendrai-je pas à nouveau.

Porte d'entrée dans l'oeuvre de l'homme ils peuvent l'être et l'ont été pour moi, non sans une certaine difficulté pour les aspects les plus extrêmes je dois le dire. Je me contenterai de mettre en exergue les quatre morceaux titres, à l'appréciation de chacun :










Si les quatre disques ont été enregistré avec du personnel différent (Dirk Verbeuren de Soilwork joue par exemple les parties de batterie impossibles de Deconstruction ; Kat Epple, connue pour son travail dans Enya, officie aux flûtes sur Ghost, etc …), c'est à cette période que le personnel live se solidifie à nouveau : les musiciens du Devin Townsend Band rempile presque tous, mais Dave Young prend la guitare et Beav la basse. Ce line-up n'a plus changé jusqu'à maintenant. Addicted marque notamment le début de sa collaboration avec Anneke Van Giersbergen, avec qui il ré-enregistre le titre Hyperdrive, issu de Ziltoïd the Omniscient. La chanteuse reprenait jusqu'alors le titre en concert avec son propre groupe.

Je fais remarquer que des versions commentées de chacun des albums sont trouvables sur un site de diffusion de vidéo fameux, et ces documents sont assez précieux pour qui s'intéresse d'un peu plus prêt au personnage.

2012 : The Devin Townsend Project – Epicloud




Si les quatre disques du DTP sont censés proposer un tout, une expérience complète et se suffisant à elle-même, Townsend décide de continuer sous ce nom malgré tout, car “un logo aussi cool, ça serait dommage de ne pas l'utiliser”.



J'en ai déjà parlé là : http://disqueraye.blogspot.fr/2012/09/13-merites-compares-de-la-routine.html

S'il annonce être d'ores et déjà dans le processus d'écriture de la suite des aventures de Ziltoïd, une serie de compositions pop et heureuses font barrage, et il décide de les évacuer d'abord. Le résultat est un album extrêmement divers dans ses formes, mais constant dans son sentiment : tout le rock, le gospel, le metal, la pop et l'electro possible, focalisés dans une seule direction qui est celle du bonheur.



Souvent comparé (défavorablement d'ailleurs) à Addicted, Epicloud en diffère pourtant par son refus de la noirceur et du conflit qui semblait sourdre de son précedesseur. Ses seul points communs et l'utilisation de structures courtes, très centrées sur l'usage des refrains, ainsi que la présence (l'omnipréscence, même) de Anneke Van Giersbergen, extrêmement impliquées et dont la voix claire fait un contrepoint salutaire aux envolées opératiques de Townsend.

Le disque est notamment le réceptacle d'un réenregistrement de Kingdom qui en change assez radicalement l'émotion, passant de l'urgence et de l'angoisse de la version originale à un message d'amour et de paix de l'ordre du “ça va aller”. Le morceau est depuis plusieurs années un inévitable moment fort des concerts du groupe dans cette version.

Le deuxième disque du coffret contient plusieurs démo extrêmement intéressantes et passionantes.

Le disque sera un des plus beaux succès commerciaux et critiques de sa discographie, et lui vaudra même une nomination aux Juno (les Grammy canadiens) : sa première.

2014 : Casualties of Cool




L'année 2014 verra la sortie de deux disques extrêmement différents. Le premier Casualties of Cool est … un album de country de l'espace ?



Projet de longue haleine, Casualties of Cool est de la bouche même de l'homme un projet relativement nouveau dans la mesure où il s'agit d'une collaboration beaucoup plus complète qu'aucun de ses projets antérieur. Porté à deux avec Che Aimée Dorval, chanteuse canadienne rencontrée à l'occasion de l'enregistrement de Ki (elle chante sur de nombreux titres de l'album, sur Gato notamment), il en est en quelque sorte une continuation : nocturne, spatial, baigné de réverbération et surtout, intime comme rarement.
Y participe une partie du DTP (Dave Young, Mike St-Jean), mais aussi Kat Epple (la flûtiste de Ghost) mais surtout Morgan Agren, le suédois fou qui a joué avec Zappa.



S'y développe une histoire tenant plus du conte que les aventures de Ziltoïd (il y est question d'un astronaute attiré sur une lune couverte d'os par une voix de sirène émanant d'un poste de radio abandonné). A vrai dire, il s'agit plus d'une thématique que d'une réelle trame narrative.
Composé sur une vieille Fender Telecaster (Devin insiste lourdement sur l'influence de l'instrument sur ce que l'on peut composer avec), l'album évoque parfois Pink Floyd (Moon, Flight) et se termine par l'intervention d'un choeur aérien chantant “YOLO”.



Si je parle de collaboration, ce n'est pas innocemment, mais car l'album (avec lequel la maison de disque semblait ne rien vouloir à faire initialement) a fait l'objet d'une campagne de financement partificatif (une souscription, quoi) sur la plateforme Pledge Music. Encore une fois une première pour le bonhomme, qui a été surtout l'occasion pour lui de se rendre compte de l'importance et de la fidélité de son audience, prête à le soutenir dans des projets n'ayant en apparence rien à voir avec ce qu'il semble être connu. Comme pour Epicloud, l'album sera envoyé avec un deuxième disque rempli de démos et raretés.

L'objectif de financement sera complètement dépassé en moins d'une semaine, et le surplus sera réutilisé dans le projet suivant.


2014 : The Devin Townsend Project – Z²




Ce qui devait arriver arriva : en 2014, Devin Townsend sort son premier double album. Ou plutôt, deux albums en un.

Le premier disque des deux, Sky Blue, est une commande, et Townsend ne s'en cache pas. Ou plutôt, il s'agit d'une condition de la maison de disque à l'existence de . Fort du succès de Epicloud, Century Media réclame un autre disque dans la même veine. Townsend avoue qu'il s'agit d'un disque un peu “téléphoné”, mais déclare avoir appris à l'aimer.



Cependant, à bien y regarder Sky Blue n'est pas si semblable à Epicloud, si ce n'est effectivement dans ses tentatives d'interpréter des structures pop. Fallout est un des meilleurs morceaux jamais écrits par Townsend, qui ne cache aucunement ses influences. Le morceau titre est “inspiré par DJ Got Us Falling in Love de Usher”, et Silent Militia est censément inspiré par Usher et le groupe Dead or Alive.
Ce qu'il y a dans Sky Blue qui était complètement absent de Epicloud, c'est une certaine mélancolie, une tristesse diffuse. Les morceaux A New Reign ou Midnight Sun semble parler de deuil et le lumineux Universal Flame sonne comme un défi de rester heureux.



Moins radicalement heureux que Epicloud, moins rageur que Addicted, Sky Blue est un disque discret, presque ténu. La voix de Townsend y est en retrait comme jamais. Il se conclut cependant encore une fois sur une note positive malgré tout. Before We Die voit l'intervention du “Universal Choir”, un choeur formé par des fans qui ont envoyé leurs participations par Internet dans le but d'obtenir des choeurs les plus massifs et impressionants possible. La liste complète des participants est disponible ici et cela donne le vertige :



Mais l'attraction principale du double disque était bien sûr le deuxième disque : Dark Matters, la suite de Ziltoïd the Omniscient. Et une suite c'en est une au plus pur sens du terme : les mêmes ingrédients sont là, mais enrichis et poussés à leur paroxyme.



La narration est omniprésente (trop diront certains), les arrangements sont grandiloquents et les structures traditionnels sont quasiment totalement abandonnées (à l'exception de Deathray et du presque SYL-ien Ziltoïd Goes Home). Les morceaux sont longs, tortueux et extrêmement difficiles à digérer.

Cette fois-ci, Ziltoïd incarne non plus un antagoniste mais le héros de l'histoire. Devenu une célébrité mondiale sur Terre, il devra se battre contre l'odieuse Princesse de Guerre Blattaria (Dominique Persi, des Stolen Babies), venue de la lune Titan à la tête de son armée de Poozers (essentiellement des paires de couilles avec des yeux, qui se déplacent en flatulant) pour conquérir la terre et son café.





L'album utilise à nouveau le Universal Choir : le conclusif Dimension Z où “croyez le ou non, le monde chanta comme un seul” est quasiment intégralement chanté par le choeur. C'est une façon de pousser à l'extrême la méthode qui a toujours été celle de Townsend : le layering total, l'empilement des couches sur des couches jusqu'à obtenir le mur de son le plus total avec les défauts que cela peut entraîner, et notamment une surcompression et une plage dynamique trop réduite.



Dark Matters est un album geek au sens premier du terme (obsessif, donc), baignant radicalement dans un humour parfois bas de plafond, mais pour qui veut bien accepter son premier degré (lors de la sortie de Deconstruction, Townsend s'était déjà longuement expérimé sur la difficulté de concilier le metal et l'humour) et ne pas y accoler de distance intellectuelle se révèle drôle, et passionant.

Ses projets suivants sont selon ses dires une symphonie ainsi qu'un nouvel album du Devin Townsend Project, composé cette fois-ci de manière collaborative avec ses musiciens



Pour aller plus loin.

J'ai volontairement passé sous silence deux disques de l'homme, sortis exclusivement sur son propre label Hevy Devy Records et maintenant introuvables (croyez-moi j'ai essayé). Sortis en 2004 et 2006, Devlab et The Hummer sont ses oeuvres les plus expérimentaux et demandant la plus grand ouverture d'esprit (ou d'être un fan aveugle comme moi qui trouve de l'intérêt à toute sa production..

Devlab est un long flux de conscience, presque un paysage sonore où les pistes font plus office de chapitres qu'autre chose. C'est un disque franchement bizarre et assez angoissant. Extrêmement difficile d'accès.



The Hummer quand à lui un disque qu'il faut ranger dans la catégorie du drone. Nappe de synthés, vibrations, flûtes … C'est au contraire un disque que je trouve plutôt relaxant, pas très loin de préoccupations new age.



Autre disque passé sous silence, ce Projet Eko, sorti en tant que disque bonus d'Accelerated Evolution. Trois pistes d'electronica, dont on peut retrouver des traces bien plus tard, notamment dans les premiers disques du Devin Townsend Project.



Bonus track de l'album live No Sleep Til Bedtime, ce Centipede de Strapping Young Lad insiste beaucoup sur la composante industrielle du groupe, et ressemble à du très bon Fear Factory.



Issu des sessions de Deconstruction, cette reprise d'un morceau bien connu de ceux qui étaient sur Internet pendant la moitié des années 2000.



Le coffret limité Contain Us regroupe les quatre premiers disques du DTP avec de nombreux bonus et faces B, dont ce Dinosaurs, tout à fait dans l'esprit Deconstruction et Juno, titre rock au refrain très “patriotique”.







En vingt-cinq ans de carrière, Devin Townsend a été invité plusieurs fois à jouer ou chanter dans d'autres projets que les siens. S'il répète souvent ne plus vouloir chanter les paroles de quelqu'un d'autre, il s'est quand même prêté à l'exercice quelque fois.

Dans l'album The Human Equation de Ayreon, auquel il refuse de participer jusqu'à ce qu'Arjen Lucassen lui propose d'écrire ses propres paroles. Il y interprète une des émotions du personnage principal (James Labrie) : “Rage”





En 2013 il prête un solo de guitare pour le projet caritatif Revolution Harmony, avec Serj Tankian et Ihsahn.



Sur l'album In Your Room de Anneke Van Giersbergen, il est crédité à la composition du morceau Just Fine qui porte indéniablement sa patte.



En 2011, il occupe le poste de bassiste pour le projet Bent Sea du batteur Dirk Verbeuren. C'est assez anecdotique, mais ça existe.



En 2011, il participe (avec Fredrik Thordendal de Meshuggah) à l'unique titre sauvé de l'EP Sea Shepherd (dont les prises ont été perdues bêtement suite à un crash de disque dur). C'est mieux que tout ce que Gojira a sorti depuis.



Il chante également sur ce titre de Ihshan tiré de son album Eremita, en 2012.




Il existe de nombreux témoignages en concert au fil de la carrière de l'homme.

Tout d'abord, ce For Those Aboot To Rock sorti en 2004 donne une bonne idée de l'ambiance de Strapping Young Lad sur scène, avec (déjà) une marionette de requin très désagréable.



Un des derniers concerts du groupe se joue au Download Festival de 2006. Le groupe a l'air assez fatigué, et le public semble se demander ce qui lui arrive pendant la première moitié du concert, mais voir Devin Townsend hurler “We are metal Gods!” n'a pas de prix et le final sur The New Black non plus.


En 2011, le Devin Townsend Project se produit quatre soir de suite à Londres, jouant chaque fois un album en entier, plus des rappels constitués de raretés (bonus track, Punky Bruster, etc …). C'est long mais c'est bon : Devin demande à rejouer Coast car il s'est raté la première fois, il y a un cheeseburger géant sur Deconstruction, le concert Addicted est une fête géante et celui de Ghost prend place dans une chappelle magnifique.








En 2013, le groupe joue le Retinal Circus à Londres : un concert de quasiment trois heures, construit comme une comédie musicale bordélique dont la narration est assurée par Steve Vai sur écran géant, et où il joue quelques morceaux de Strapping Young Lad. Foutraque, imparfait, parfois ridicule : complètement Townsend, avec des morceaux de toute la carrière de l'homme.



Enfin en 2015, Devin Townsend remplit le Royal Albert Hall de Londres avec deux set différents : un premier consacré entièrement à avec la présence de Dominique Persi et des Poozers qui courent sur scène, l'autre à un concert dont la set-list a été déterminée par vote. C'est l'occasion de voir jouer pour la première fois en concert la triplette Funeral-Bastard-The Death of Music, et le dernier morceau est Universal Flame, la requête de son propre fils qui monte sur scène pour en profiter.
Un beau moment de musique.





Arrivant au terme de ce long, long récapitulatif, il me reste à espérer que la découverte (si c'en était une) aura été plaisante ou que si vous connaissiez déjà l'homme, vous ayez pu découvrir des facettes de son oeuvre que vous ne connaissez pas et que cet article vous aura donné envie de creuser.
Tant que possible, j'ai essayé de ne pas céder à la dithyrambe. J'espère que vous avez pris autant de plaisir à lire cet article que j'en ai pris à l'écrire.