samedi 6 février 2016

#29 - Des gros poissons et petites mares, ou : Ballade d'une gloire locale.

Salut à toi, le semi-pro, la gloire locale, le gros poisson dans une petite mare.

Il y a dix ans, peut-être quinze maintenant, tu avais avec des copains à toi un groupe de “musiques actuelles amplifiées” comme on dit dans le milieu. Ça a du commencer comme tous les autres : dans un garage ou un local de répétition pas terrible. Bien sûr, vous n'aviez pas encore atteint le top de la maîtrise de vos instruments (et à vrai dire, qui l'atteint jamais ?), mais bon vous aviez de la fougue et l'envie de faire votre musique. Un truc qui n'appartienne qu'à vous.

Alors vous vous êtes sortis les doigts. Vous avez fait comme tout le monde : vous avez enregistré une démo, et puis, à force de travail et d'opportunité, un album. Et vous avez joué, un peu partout dans ta ville. Tout le temps. C'est bien simple : vous étiez partout, dans tous les bars, dans tous les concerts. Quand ce n'était pas pour y jouer, à souvent faire la première partie de groupes internationaux (car vous n'avez jamais eu honte de faire usage de vos connections), vous étiez dans le public. Et pendant un temps ça a bien marché.

De fil en aiguille, vous avez fini par vous faire une petite réputation au delà des frontières de votre ville. Vous avez sillonné le pays, dans tout ce qu'il compte comme salle de concert de taille moyenne, de festivals de “musique amplifiée”. Pendant un temps ça a pas mal marché : vous étiez toute une petite bande de groupes à jouer dans votre style et il y a fini par avoir une petite effervescence Vous faisiez partie de la “nouvelle génération”, le “renouveau” annoncé. C'était le truc du moment, alors vous étiez très actifs sur Myspace. Vous avez eu de la chance et vous y avez cru, et vous avez donné ce que vous aviez à donner. Vous avez même enregistré un DVD en concert, pour montrer à tous les gens chez vous ce que vous valez.

Et puis, comme souvent, vous vous êtes séparés. Ou pardon : le groupe a décidé de faire une pause pour explorer d'autres horizons. C'est toujours comme ça : tu crois que tu tiens le bon bout, et puis ça part en sucette, que ce soit pour différent artistique, ou bêtement des histoires de fric et de cul. Ou alors juste qu'après une dizaine d'année collé aux mêmes personnes, à subir leurs ronflements dans un camion, tu peux plus les blairer. C'est la vie.

Du coup, pendant quelques années tu as fait autre chose. Tu as enfin pu te consacrer à cette passion pour le hip-hop, l'electro ou la chanson française que tu n'avais jamais eu le temps d'explorer avant. Mais, malgré tous tes efforts, aucun de tes projets n'a été couronné du même succès que celui du groupe. Pourtant, tu y croyais vraiment. Des années avant, tu avais Myspace ; maintenant tu es très actifs sur les réseaux sociaux. Tu as toujours une petite notoriété dans ta ville. Les gens savent qui tu es. Sur Facebook, ou Twitter, on te suit. On te donne du crédit. Ton avis a du poids, et tu ne te prives pas de le donner. Tu t'occupes, mais il faut bien dire que tu t'ennuies, au fond.

Alors quand, enfin, surgit l'idée de se reformer, tu es tout jouasse. Bien sûr, cela demande de ranger une partie de son ego, mais après tout, c'est ce que tu attendez depuis bien longtemps. Vous y allez doucement : vous trouvez une occasion quelconque, et vous annoncez que vous allez faire une date unique, juste pour marquer le coup. Personne, ni toi ni ton public n'est dupe. Très vite, d'autres dates et même une petite tournée sont annoncées. Il va s'en dire que l'affluence est au rendez-vous.
Vous êtes très rompus aux techniques de communication façon années 2010 : un petit jeu sur Facebook par-ci, un petit compte Instagram par là, des T-shirt en vente avec des lettrages rigolo. Bien sûr, durant vos années d'activité, tu as pris soin de cultiver ton réseau, de garder les contacts que tu avais acquis et tu es de nouveau invité dans les festivals de musique actuelle amplifiée, et ton public est pris d'une certaine ferveur.
Car pendant le temps de votre hiatus, il s'est passé quelque chose de formidable : ton public a vieilli avec toi, et tous ces étudiants fougueux qui te suivaient à l'époque sont devenus des trentenaires à casquette de skateboard. Ils ont nostalgiques. Te revoir leur rappelle l'époque où ils pouvaient boire plus, s'amuser sans conséquence. Ta musique, dont le contenu importe finalement peu dans l'histoire, est devenue une fichue madeleine, et tous mordent à pleines dents dedans.
Même si tu as perdu tes cheveux, ça marche et ça marche même vachement bien.

Jusque là, cette histoire est très anecdotique, et assez inoffensive.

Seulement, il y a peu de temps, il est venu au groupe une idée saugrenue : ressortir ton premier album, celui de ta prime jeunesse. Celui où tu avais tout donné déjà.. Seulement peut-être que le label qui vous avait signé à la grande époque vous a lâche, ou peut-être simplement qu'il n'éprouve pas d'intérêt à ressortir ce disque dont il n'avait déjà pas vendu beaucoup d'exemplaires à l'époque. Seulement éditer un disque, même un disque qui existe déjà, cela demande beaucoup d'argent et cet argent, le groupe ne l'a pas.

Vous avez donc décidé de faire comme tout le monde en 2016 : vous avez lancé une souscription sur un site de financement participatif. L'album étant déjà enregistré depuis bien longtemps, l'argent ne servira qu'à payer la partie chiante de la musique : les droits d'édition, un re-mastering (ce qui te donnera l'occasion d'écraser la dynamique de ta musique pour faire comme les groupes américains que tu aimes tant), le pressage de disques vinyles 33 tours (puisque tu n'es pas un groupe sérieux en 2016 si tu ne presses pas un vinyle pour que tous tes fans puissent le ranger dans leur étagère carrée suédoise), et tant qu'à faire carrément la promotion de la chose dans divers organes de presses et sur les espaces d'affichage public de ta ville. Soit. C'est déjà pas follement intéressant, mais soit.

Là où le bât blesse et ça commence à craindre, c'est que cet argent doit aussi, d'après votre site, à payer l'enregistrement d'un nouveau morceau (pour la modeste somme de mille euros) ainsi que la réalisation d'un clip vidéo pour le dit morceau (vidéo à la valeur estimée de cinq mille euros). Et je m'interroge : ton morceau doit être un sacré tube, une oeuvre destinée à marquer l'histoire de la musique, pour que tu l'estimes à cette somme, non ? Et avec les cinq mille euros que vous souhaitez consacrer à la réalisation d'une vidéo promotionnelle qui tournera deux jours sur les réseaux sociaux avant de finir oubliée sur Youtube comme toutes les autres, ne seraient-ils pas mieux employés à l'écriture de, disons, cinq autres morceaux (puisque selon votre échelle de prix, un morceau vaut mille euros ce qui, même si le titre en question s'avère une composition fleuve propre à rivaliser avec The Odyssey de Symphony X fait tout de même cher la minute) ? Six morceaux, ça fait un chouette petit EP à coller à ta ré-édition pour lui donner un semblant d'attrait, non ?

Peut-être tout cet argent serait-il mieux consacré à l'écriture et la publication d'un tout nouvel album de cette musique qui t'habite, te fait vibrer, et à laquelle vous consacrez la majorité de votre énergie et de vos ambitions professionnelles ? Quitte à court-circuiter ainsi les circuits habituels d'édition et de distribution musicale (je serais bien malhonnête de vous le reprocher), autant en profiter pour apporter une nouvelle pierre, une vraie, à l'édifice de votre création musicale ? Ou peut-être qu'au fond vous n'avez plus vraiment envie. Peut-être que, comme beaucoup de vos idoles, vous allez sur scène comme on va pointer. Cachetonnerez-vous ? Au risque de me répéter : je m'interroge.

Chère gloire locale, cher gros poisson, j'en connais des groupes qui feraient trois albums avec ces sommes. Certes, la musique est un business, et tu aspires à en vivre. Tu me traiteras d'idéaliste, mais il me semble que ton énergie serait mieux employée à composer la musique qui te fait vivre qu'à racler l'argent de ceux qui, au fond, te payent déjà, même si je ne doute pas que ta souscription sera une réussite car, ainsi va le monde. Tu me pardonneras, chère gloire, si je me permets de terminer par une formule, un trait d'esprit de moins de cent cinquante caractères comme c'est devenu l'usage, mais je n'y résiste pas.

Peut-être qu'à force de prendre ton public pour des glands, il ne faut pas t'étonner si ton affaire, telle une maison de retraite, sent la pisse.






Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire